Essai introductif
Quelques éclairages sur le concept d’inducation
(par Luca, 2006-2007)
Remarque préliminaire
Ce texte se veut un essai. Des modifications sont possibles en tout temps dans les pages qui suivent, soit par la réflexion personnelle soit par des commentaires de mes lecteurs.
Le lecteur désirant un aperçu d’ensemble des concepts de ce site peut consulter la carte conceptuelle y relative ici:
Clarification étymologique
Je suis venu au terme d’inducation par comparaison étymologique avec celui d’éducation. Littéralement, de par sa base latine, induquer signifie guider (“ducere”) à l’intérieur (“in”). L’inducation est en ce sens toute approche formative qui guide un apprenant vers l’accès à sa vie intérieure. J’ai effectué une petite recherche et trouvé bien sûr d’autres acceptions, assez rares toutefois, pour inducation: 1) en français ancien, synonyme d’éducation; 2) terme opposé négativement à éducation, l’inducation étant conçue comme le fait d’introduire quelque chose dans l’apprenant, et non pas de le “guider vers”; 3) “faire duc”; 4) technique biologique et médicale; 5) erreur d’orthographe pour induction ou indication… Au vu des résultats de cette recherche, je note qu’il y a toute latitude pour habiter positivement ce terme.
Fondement thématique
Le concept d’inducation repose sur un postulat relativement simple: lorsque nous sommes déconnectés de notre réalité intérieure la plus profonde, nous vivons un état de division existentielle qui génère de la souffrance à l’intérieur et à l’extérieur de nous-mêmes. Cet état de déconnexion est une donne dominante dans notre société contemporaine occidentale, et prend la forme de diverses pathologies sociales telles que celles évoquées sur ma page d’accueil. Ce postulat constitue un complément nécessaire aux explications sociologiques données à ces maux, trop souvent teintées d’une forme de déterminisme social où les inégalités matérielles et éducatives semblent seules orienter les destinées humaines. Sans chercher à nier les effets pervers des contextes sociaux défavorisés sur le développement des personnes et des collectivités, je crois qu’une compréhension unidirectionnelle de ces phénomènes, c’est-à-dire de l’environnement vers la construction des identités, néglige le mouvement inverse, c’est-à-dire l’impact des identités sur le monde extérieur. Evoquer l’être profond, c’est pointer vers des dimensions spirituelles largement menées à mal dans les contextes éducatifs, en particulier en Europe de l’Ouest, où pour des raisons historiques l’ »humanisme » a rendu privatifs les espaces de l’expression spirituelle. Or, la place prise par ces espaces, religieux entre autres mais pas uniquement, s’est aussi considérablement amenuisée au fil des décennies, à l’en croire la perte d’orientation et de valeurs manifeste dans les jeunes générations, tous pays confondus. Par ailleurs, l’évocation seule de la spiritualité comme pratiques, et non comme objet d’étude, suscite dans les contextes formatifs de vives réactions, allant du cynisme au rejet pur et simple, qui dénotent la confusion régnant autour de cet objet. Je me propose de développer ci-dessous quelques-une des difficultés courantes que j’ai eu l’occasion d’observer, soit directement soit par le biais de la presse et des médias.
Laïcité et spiritualité
La première pierre d’achoppement pour la prise en compte de la spiritualité dans les milieux de la formation, c’est l’amalgame entre spiritualité et confession ou appartenance religieuse. Il ne s’agit pas d’un constat nouveau, mais il est utile de souligner ici que de cette confusion naît une interprétation radicale de la laïcité dans les écoles publiques. En effet, l’école publique n’est pas seulement le lieu où la pratique de toute foi religieuse est interdite, mais où toute pratique associée au développement spirituel de la personne est en principe proscrite (la catéchèse subsiste toutefois localement dans des temps et lieux scolaires particuliers). Dans un élan de sauvegarde du patrimoine culturel, ou pour élargir les perspectives culturelles de nos enfants, l’alternative trouvée par l’école à cet état de fait est l’enseignement des religions en tant qu’objet historique, sociologique ou culturel. Or, d’une part, ce type d’enseignement, puisqu’il repose sur des savoirs intellectuels, ne fournit pas aux élèves les outils concrets leur permettant d’accéder à leur propre réalité spirituelle, dans une démarche vivante et actuelle. D’autre part, le dialogue inter-religieux éventuellement visé ne peut pas être atteint, puisqu’il impliquerait pour le sujet une relation immédiate, des points de contact, avec des pratiques autres que la sienne propre. Cette mise à distance du fait religieux se parachève dans l’exclusion des symboles religieux dans les salles de classes. En fin de compte, certains aéroports internationaux sont mieux lotis en la matière, puisqu’on peut y trouver des locaux de culte où des objets et symboles rituels sont à la disposition du voyageur souhaitant se recueillir.
Négation du fait spirituel
La négation du fait spirituel, c’est-à-dire le rejet de l’existence d’un principe spirituel, jalonne deux types de discours. Le premier imprègne notre société dans son ensemble, et peut être rapporté à une sous-idéologie de l’humanisme. Le second se rapporte aux milieux dits scientifiques.
A priori, l’humanisme ne devrait pas entrer en contradiction avec la spiritualité, étant entendu que cette dimension est constitutive de l’humain au même titre (mais non pas au même plan) que d’autres instances telles que le psychisme ou le soma. On trouve toutefois une forme plus radicale de discours philosophique, qui affirme la primauté de l’humain en déclarant comme seules connaissables les dimensions somatique et psychique. Des concepts tels que celui « d’esprit », « spiritualité », « foi », sortiraient ainsi du champ des savoirs, sauf à les considérer sous l’angle de l’anthropologie, des sciences des religions ou de la psychologie transpersonnelle, disciplines qui font un effort de description et de compréhension des pratiques et des corpus de connaissances y relatifs. En dehors de ces contextes disciplinaires particuliers, j’ai pu observer à diverses reprises que les notions de foi ou de spiritualité, certainement connotées par la croyance en une forme ou une autre de transcendance, provoquent chez certaines personnes un sourire aussi poli que gêné. Ceci se comprend dans une perspective historique d’une part, où les discours à caractère spirituel ont longtemps été assimilés à ceux de la religion d’Etat justement, délogée des affaires de la cité à la suite de la Révolution française. Il semble donc que les lieux publics soient particulièrement susceptibles à l’usage de ces discours, dont la seule évocation rappelle les heures d’un passé que personne ne souhaiterait revivre. En ce sens, il est probable que les fondamentalismes religieux actuels sonnent encore comme une alarme à nos esprits aux aguets. A titre d’exemple, les dérives connues du gouvernement américain actuel témoignent bien du risque réel de l’usage politique de la religion.
Mais la négation du fait spirituel est la plus fortement marquée dans certains discours scientifiques matérialistes, qui ne reconnaissent comme vraie que la connaissance vérifiable empiriquement, c’est-à-dire celle que l’on peut traduire, selon certaines méthodes scientifiques, en des objets ou signes accessibles à nos sens matériels – à la vue en particulier. L’humain vu sous cet angle ne serait ni plus ni moins que matière brute, perspective à laquelle Palmer donne le nom de sécularisme:
Le sécularisme affirme que nous arrivons en ce monde non pas comme des individus uniques, mais comme une matière brute malléable qui reçoit l’empreinte du genre, de la classe, de la race dans lesquelles il nous arrive de naître, nous héritons d’une nature, bien sûr, d’un ensemble de potentiels et de limites acquis sur un coup de dés génétique. Mais du point de vue séculier, c’est un non-sens de croire que nous naissons avec une âme inviolable, une identité ontologique, un noyau d’être-soi (selfhood) créé.
Au bout du compte, quelle que soit son origine, la négation du fait spirituel, dans le contexte privé ou scolaire, entraîne une construction de l’identité totalement orientée vers l’extérieur de soi, c’est-à-dire vers la réalisation de satisfactions matérielles, sociales et psychologiques, selon des dynamiques relationnelles qui peuvent se révéler tout autant destructrices pour l’identité personnelle que pour la communauté à laquelle nous appartenons. La qualité d’être à soi, à un soi véritable (au sens de selfhood), est en effet la seule garantie de l’attention et du respect que nous sommes capables de porter à autrui.
Interprétations de la vie intérieure
Le terme de « spirituel » utilisé jusqu’ici est sujet à de multiples interprétations. C’est pourquoi je lui préfère celui de « vie intérieure », peut-être moins porteur de sous-entendus confessionnels. Mais parler de la vie intérieure, c’est aussi prendre le risque de tomber dans certains réductionnismes très répandus.
Une forme particulièrement prégnante de réductionnisme est la psychologisation, c’est-à-dire le fait de ramener toute forme de vie intérieure à des phénomènes cognitifs ou émotionnels. Or, toutes les grandes traditions spirituelles expriment l’idée qu’il y a en l’homme une dimension plus profonde (certains diront plus élevée, mais c’est affaire de perspective) qui n’appartient pas au monde phénoménal – le psychisme étant effectivement rangé au rang de phénomène: il est soumis à de multiples influences, grossières et subtiles, et subit de nombreux changements tout au long de l’existence. Les traditions orientales parlent plutôt de « mental », celui-ci étant même conçu comme une entrave potentielle à l’expression spirituelle, l’esprit étant ici ce « noyau d’être » qui ne saurait s’embarrasser des apparâts limités et détériorables des corps physique et mental. Dans cette perspective, l’identité ne serait rien d’autre qu’une identification de ce noyau, « dont le centre est partout et la circonférence nulle part » – pour reprendre l’expression de Pascal – avec des formes plus ou moins grossières du monde phénoménal.
Dès l’instant où l’on admet la réalité de la dimension spirituelle, l’inducation se doit d’être conçue comme un chemin de formation à la connaissance de soi, qui inclut tous les niveaux possibles de la vie intérieure: perception et connaissance de son corps, conscience de ses émotions et de ses schémas mentaux (notamment en tant que conditionnements), ET éveil spirituel. Pour être précis, il ne s’agit pas uniquement d’aborder ces dimensions en tant que savoirs intellectuels ou livresques, mais en tant que réalisations personnelles et savoir-faire.
En dénonçant le risque de psychologisation de la vie intérieure, je ne souhaite pas tomber pour autant dans le travers inverse, qui consisterait à dire que l’expérience spirituelle peut se passer définitivement d’un travail de nature psychologique. Il arrive en effet que des traumatismes anciens, liés par exemple à des atteintes à l’intégrité morale ou physique, se dressent en obstacles sur le chemin de l’éveil spirituel. Les émotions négatives associées à ces traumatismes (angoisses, colère et culpabilité notamment) peuvent en effet ressurgir dans des pratiques méditatives sous la forme d’une agitation intense, au point de les rendre inopérantes. Une guidance adéquate, à la fois spirituelle et psychologique, peut donc s’avérer nécessaire pour surmonter les obstacles décrits, ce qui permettra à terme de poursuivre la pratique spirituelle sur une assise psychique saine. Le réductionnisme psychologique fait partie, de manière générale, des perversions de sens du terme de spiritualité, et il en existe bien d’autres encore – la liste ci-dessous n’étant que partielle:
- L’assimilation de la sphère spirituelle à des énergies, pouvoirs ou mondes occultes, accessibles après initiation à des pratiques « psycho-spirituelles ». Il est vrai que la mouvance New Age a exacerbé cette vision de la spiritualité, où foisonnent élèves peu éclairés et maîtres peu qualifiés. Mais on ne saurait prendre prétexte de ces pratiques, qui ont existé de tous temps et sous toutes latitudes, pour rejeter le principe spirituel tel qu’on le trouve exposé dans les traditions authentiques, soutenues siècle après siècle par de vrais érudits et des chercheurs sincères.
- Certaines formes de religiosité poussant à l’expression exacerbée des émotions, par le biais d’une quête de phénomènes extraordinaires tels que des guérisons miraculeuses, le « parler en langues », le lien fusionnel à une communauté de croyants, etc. On trouve ces manifestations notamment dans le pentecôtisme et le renouveau charismatique, deux courants issus de milieux chrétiens.
- L’adhésion inconditionnelle et non critique à la doctrine ou au dogme d’une Eglise ou d’une confession se réclamant comme la seule vraie. Cette tendance est particulièrement forte dans les religions dites du Livre (l’Ancien Testament) ou les monothéismes en général.
De manière générale, la quête spirituelle est détournée lorsque des satisfactions, voire des compensations matérielles, psychologiques ou sociales sont recherchées, sciemment ou non, au détriment d’un travail intérieur, forcément personnel et intime (même soutenu par la communauté), dont le seul but est l’éveil à une nouvelle qualité d’être. Celle-ci ne peut être qualifiée de spirituelle que si elle appartient à un niveau supérieur au mental et au monde sensible, et qu’elle est en mesure d’unifier la personne dans son coeur en la libérant des conditionnements. Point besoin pour cela de pouvoirs, de miracles, de visions, de visites de ses vies antérieures ni même de rattachement ou d’attachement à un dogme. Ce sont là les joujoux de l’individu ordinaire, qui renforcent l’ego plutôt qu’ils ne l’amenuisent. Le travail intérieur est certes personnel et intime, comme l’est le fait de respirer ou de manger, mais cela n’implique pas un repli sur soi-même. Au contraire, la communauté a pour fonction de soutenir ce travail intérieur, et elle se renforce ce faisant. Le travail spirituel n’est pas destiné aux égoïstes. J’ai souvent entendu ce qualificatif dans la bouche même de croyants, engagés dans l’action sociale, lorsqu’ils évoquaient la vie monastique ou des pratiques contemplatives. Mais j’ai aussi noté dans la foulée que l’action sociale prend rapidement une tournure apostolique et produit de nombreuses erreurs, lorsque ses acteurs font preuve d’une connaissance de soi insuffisante. La véritable connaissance de soi est empreinte d’attention, d’écoute, d’observation, de respect, et si ces qualités ne sont pas développées à l’égard de sa propre personne, elles ne pourront pas se manifester dans les relations avec ses semblables. Ce fait n’est pas nouveau et est aussi précis qu’une équation mathématique.
Quelles applications pour l’inducation à l’école?
De manière globale, toute situation de l’existence peut être prétexte à l’inducation et au développement spirituel. En effet, l’inducation est une approche, non une technique ou une pratique en soi. Toutefois, il convient de reconnaître que certains contextes, situations ou expériences sont davantage propices au développement spirituel que d’autres. Il en va ainsi également de l’école, où deux domaines d’enseignement me paraissent particulièrement favorables au développement d’activités inducatives.
Le premier domaine que je souhaite développer ici, est celui – sans réelle surprise – de l’expression artistique: graphique, plastique, poétique, musicale, corporelle (danse, etc.). Il peut paraître paradoxal de parler de ces activités comme étant possiblement inducatives, alors que l’idée d’ex-pression semble de prime abord se rapporter à l’é-ducation. Mais à y regarder de près, lorsqu’ils ne sont pas réduits à des savoir-faire techniques, les arts méritent réellement ce qualificatif d’expressifs dès lors qu’ils permettent d’ex-primer quelque chose que l’on est allé trouver à l’intérieur de soi-même d’abord, faute de quoi il n’y aura rien à ex-primer, seulement à imiter. L’activité artistique apparaît sous cet angle comme un moyen de se confronter à ce que l’on a en soi et qui peut prendre une forme particulière à l’extérieur de soi, sans mesure de la prouesse technique, du jugement de valeur, de la comparaison sociale ou de la compétition. Reprenant l’idée de Palmer sur la notion de vocation, l’inducation appliquée à l’art doit permettre à l’élève de découvrir une place pour sa voix propre, ce qui lui donnera plus tard le sens de ce que peut devenir sa voie au sein de la communauté. En termes d’enseignement, l’enseignant est placé face à des exigences plus relationnelles que techniques, car il fonctionne à la fois comme médiateur entre le monde intérieur et extérieur de l’enfant, et comme protecteur de sa dignité et de son intimité, face aux jeux sociaux compétitifs et parfois cruels que les enfants connaissent entre eux dès leur entrée à l’école et même avant. Comme le dit Palmer, « the soul is shy », l’âme est timide:
Exactement comme un animal sauvage, elle recherche la sécurité dans l’épaisseur du sous-bois, en particulier lorsque d’autres gens se tiennent autour. Si nous voulons voir un animal sauvage, nous savons que la dernière chose à faire est de battre les bois en lui criant de sortir de là. Mais si nous marchons silencieusement dans les bois, si nous nous asseyons patiemment au pied d’un arbre, respirons avec la terre et nous fondons avec les alentours, la créature sauvage que nous cherchons pourra faire alors son apparition. Peut-être ne la verrons-nous que brièvement et seulement du coin de l’oeil – mais cette vue est un présent que nous chérirons comme une fin en soi. Malheureusement, la /communauté/ signifie trop souvent dans notre culture un groupe de gens qui vont battant les bois ensemble, effrayant l’âme et la faisant fuir. Dans des espaces qui vont des congrégations aux salles de classes, nous prions et enseignons, affirmons et argumentons, clamons et proclamons, réprimandons et conseillons, et généralement nous nous comportons ainsi que nous conduisons tout ce qui est original et sauvage à se terrer. Dans ces conditions, l’intellect, les émotions, la volonté et l’ego peuvent émerger, mais pas l’âme: nous effrayons tout ce qui a les qualités de l’âme, comme les relations respectueuses, la bienveillance et l’espoir. (in A Hidden Wholeness, pp. 58-59).
La dynamique groupale suggérée ici par Palmer correspond à un standard relationnel des plus élevés. Ceux qui ont eu la chance de faire l’expérience des cercles de confiance ou de groupes similaires, reconnaîtront volontiers que dans les relations ordinaires qui ont cours à l’école, ce standard est rarement atteint, et que ce qui est considéré comme une relation « normale » à l’école peut être vu comme pathologique dans un contexte relationnel réellement respectueux des personnes. Poursuivant sur un ton à peine poétique, on dira alors que l’âme en voyage sur cette terre doit apprendre à s’accommoder des vicissitudes de l’existence, ce qui a probablement du vrai aussi…
Revenant à l’art, il peut faire office de moyen inducatif car il place potentiellement le sujet humain dans le rôle de créateur. « L’âme est créative: elle trouve son chemin entre des réalités qui pourraient nous défaire et des fantaisies qui sont de simples fuites» (Palmer, ibid.). J’oppose ici la notion de créativité à celle de consommation au sens de consumérisme, ce dernier imprégnant fortement la vie quotidienne des jeunes, à travers la télévision et autres multimédias notamment. Sans soulever ici le débat bien connu de l’impact des techniques audiovisuelles sur le développement psychologique, il me paraît utile de dire que la créativité est étouffée par la consommation excessive. L’individu peu créatif est insécure et perd facilement ses moyens face aux difficultés de l’existence. Sur ce point, je renvoie le lecteur vers les nombreux écrits en rapport avec la notion de résilience. Positivement, l’expression artistique, parce qu’elle peut aider le sujet à trouver sa voix, le renforce dans son sentiment d’être et dans sa valeur propre. Il existe bien entendu des expressions artistiques morbides plus ou moins intentionnelles, et ce n’est évidemment pas à celles-là que je fais allusion. Je parle ici des sentiments nobles que le formateur peut espérer éveiller chez le jeune, tels que l’émerveillement et la beauté, et de manière générale tout sentiment de complétude (terme qui traduit au mieux celui de « wholeness » utilisé par Palmer). Dans ce sens, j’invite le lecteur à prendre connaissance du film « Rhytm Is It! », où l’on voit 250 enfants et jeunes des classes berlinoises préparer le Sacre du Printemps sous la conduite de danseurs expérimentés, spectacle qui sera exécuté au final dans l’auditorium de l’orchestre philarmonique de Berlin. Je traduis ici quelques commentaires significatifs glanés sur le site internet du film:
Royston Maldoom et son équipe font preuve de persévérance et d’amour pour enseigner les premiers pas de danse aux enfants et adolescents; pour la plupart d’entre eux, c’est la première rencontre avec la musique classique. Durant les répétitions, ils vivent tous des hauts et des bas, l’insécurité, la confiance, le doute et l’excitation: un voyage émotionnel dans des mondes nouveaux et imprévus, et vers des facettes inconnues de leurs personnalités .
Le film retrace donc une expérience collective où des jeunes font non seulement leurs premiers pas dans un monde artistique nouveau, mais également dans le monde de la connaissance de soi. Il n’est bien sûr pas nécessaire de reproduire une expérience de cette échelle pour faire de l’art un chemin de la connaissance de soi. En revanche, pour espérer atteindre cette fin il est nécessaire d’en re-créer l’esprit, même pour les moments en apparence les plus banals de la vie en classe.
Si l’on prend par exemple un cours de dessin ordinaire, comment peut-on en faire une expérience inducative? Parmi les réponses possibles, nous pourrions imaginer ne pas mettre l’accent sur la maîtrise technique, sur le talent: notre société étant obnubilée par la course aux résultats et à la « réussite », il convient de contredire ce schéma en insistant plus lourdement sur le processus qui permettrait à l’enfant de dire « ceci est mon travail, et j’en suis heureux parce qu’il vient de moi ». Nous avons tous entendu des adultes affirmer qu’ils étaient incapables de dessiner, chose que leurs parents, enseignants ou camarades leur disaient également. Quelle méprise! Les talents techniques varient bien sûr d’une personne à l’autre, mais il conviendrait de s’interroger tout de même sur ce que nous espérons obtenir d’un enfant qui exerce une activité artistique: voulons-nous qu’il acquière un bon coup de crayon, ou alors, de façon imagée, qu’il parvienne à faire parler son âme à travers le crayon? La réponse n’est certainement pas binaire: les deux composantes doivent cohabiter dans l’apprentissage, si nous voulons que l’art devienne une expérience de vie, et a fortiori une expérience spirituelle si elle conduit l’élève à trouver en lui-même le sens unique de son expérience artistique. [ …suite en préparation… ]

